« Le Conte court de siècle en siècle, de pays en pays, de peuple en peuple, et comme la raison et le cœur sont à peu de chose près partout les mêmes, il garde aussi même figure, parfois mêmes paroles. Le titre et les noms changent. Le Conte renferme en son court espace toute la philosophie du monde. Et quand il fait rire, c’est peut-être alors que sa morale, pour secrète, est la plus profonde. La rêverie suit le rire – une humide rêverie. La musique du récit laisse après elle de tendres harmoniques. »
(Jules-Louis Tellier Cf. Lebrun, A., "Comiche comache: contes wallons", Dinant: Bourdeaux-Capelle, 1947, préface de Jules-Louis Tellier.)



« Les contes nous prouvent que le monde n'est pas aussi dur et desséché que certaines adultes le pensent. »
(Simone de Beauvoir « Introduction aux "Contes" de Perrault », dans ''Les écrits de Simone de Beauvoir'', éd. C. Francis et F. Gontier, Paris : Gallimard, 1979.)

« Les contes nous offrent la seule manière de dire la vérité en donnant le courage de croire en l’amour. »
(Eugen Drewermann ''La parole qui guérit'', Paris : Cerf, 1991.)

« Celui qui a été éduqué par les contes a acquis une boussole pour la vie, et si l'on en vient un jour à renoncer à cet apport pédagogique pour ne plus déverser les préceptes de la vie que dans des instructions et des règles imposées de l'extérieur, il y a fort à parier que ce sera bientôt la fin de toute culture humaine. »
(Christof Wiechert, préface pour Kraneburg, M., "La sagesse cachée des contes de Grimm", Paris : Triades, 2010.)

« À quoi bon savoir lire et écrire si la lecture et l'écriture ne sont sous-tendues par aucun esprit critique, aucune rigueur, aucun goût de l'authentique ? On ne mesure pas le degré de culture d'une société au nombre de ses lisants-écrivants, mais à l'aune de son génie. Aujourd'hui, des politiciens jargonneurs, des écrivains pétris de leur ego, des éducateurs épris de performance ont perverti ces merveilleux instruments de connaissance que sont les mots. Ces tenant de l'inculture lettrée ont pris la place des artisans, des conteurs et des artistes, qui étaient autrefois les vrais dépositaires du savoir authentique. »
(Ricardo Paseyro, "Éloge de l'analphabétisme", Paris : Robert Laffont, 1989.)

« L'art de raconter des contes, sous forme orale ou picturale, constitue ainsi toujours le signe réel d'une créativité vivante dans une société ou une culture. »
(Neil Hague: neilhague.com)

« Grâce aux contes, chaque génération transmet aux suivantes sous une forme symbolique et attrayante des messages s'adressant à l'esprit conscient, préconscient et inconscient, de l'enfant tout aussi bien que de l'adulte. Les contes relèvent d'un même fonds fantasmatique qui peut aussi bien donner naissance aux rêves qu'aux mythes. Si les rêves sont individuels, relevant d'une fantasmatique propre au rêveur, mythes et contes participent de la culture des auditeurs de leurs récits. Cependant, les contes présentent plusieurs aspects particuliers qui en font la richesse et l'intérêt: — si, dans le mythe, on voit essentiellement le triomphe de la mort, c'est la vie qui l'emporte dans les contes... La transmission des contes s'est longtemps faite oralement, de génération en génération, chaque pays possédant son propre corpus de contes, qui a relativement peu varié depuis ses premières inscriptions connues. Les contes ont toujours eu dans la vie mentale des enfants une place importante et, si beaucoup de choses de notre enfance peuvent être oubliées, on se souvient toujours des récits qui ont émerveillé nos premières années, et permis une structuration des fantasmes sous une forme verbalisable, admissible par l'individu, et reconnue au sein de la société dans laquelle il vit. »
(Olga Periañez-Chaverneff, "Analyse ethnopsychiatrique de la Baba-Jaga", Revue des études slaves, tome 55 /1, 1983)



« Certains soirs, nous allions retrouver nos grand-mères ou les vieilles femmes pour écouter leurs contes. Ces récits, à force de les entendre, on finissait par les savoir par coeur… Il nous arrivait d'aller tous en choeur chez une de nos grands-mères et de lui dire : '' Raconte, grand-mère '' Elle répondait parfois '' Ah ça non ! pas ce soir ! Ne vous ai-je pas demandé ce matin d'aller me ramasser du bois ? Vous n'avez rien fait, vous n'aurez pas de contes ce soir !'' Et le lendemain nous lui refaisions son tas de bois. Quand elle était bien décidée, on s'asseyait près d'elle. Grand-mère Djébou était gentille.Elle commençait par nous demander : ''Voulez-vous des contes ou des devinettes ? Des contes longs ou des courts ? Des contes qui font rire ou qui font peur ?'' Alors on se disputait entre nous : ''Des devinettes, grand-mère, des devinettes '' D'autres criaient plus fort : ''Non, grand-mère, des contes, des contes..., un vrai conte qui dure longtemps !'' Elle nous laissait nous chamailler, puis décidait elle-même. Certaines vieilles ne voient presque plus. D'autres n'ont plus de dents.On en riait entre nous. La grand-mère croyait que son conte nous amusait, alors qu'on se moquait d'elle ! Quelquefois, pendant qu'elle racontait, quelqu'un lui apportait à manger. Nous avions vite fait de piquer dans son plat. Elle ne s'en apercevait même pas. On riait. Certains contes n'en finissaient pas, On s'en fatiguait. On s'esquivait les uns après les autres. Quand elle avait fini, il lui arrivait de nous demander de le répéter. S'il s'agissait d'un conte entendu cent fois, nous n'avions pas de peine à le redire. Mais il y en avait où l'on s'embrouillait facilement. Chacun alors intervenait. - ''Taisez-vous, moi je sais. Écoutez !'' Le plus décidé prenait la parole et allait jusqu'au bout, pour la plus grande joie de la grand-mère… Ce sont des fictions dont on tire toujours un enseignement. Celui-ci dépend aussi de chacun auditeur... Tous ces contes mbororo sont connus de nous dans les moindres détails, du moins ceux qui appartiennent aux traditions de la famille. Cependant nous les écoutons toujours comme si nous ne les connaissions pas. C'est que l'intérêt que nous leur trouvons dans ces veillées porte d'abord sur la manière dont ils sont présentés. Chacun a sa façon de les raconter, avec des mots qui sont pourtant les mêmes. En ce sens-là, un conte est toujours nouveau. »
(Ndoudi Oumarou, berger mbororo Cf. Bocquené, H., "Moi, un Mbororo : Ndoudi Oumarou, Peul nomade du Cameroun", Paris : Karthala, 1986.)



« Les contes sont vrais. Pris dans leur ensemble, dans leur casuistique d'événements humains répétés et toujours variés, ils proposent une explication générale de la vie, explication née en des temps éloignés et conservée jusqu'à nous dans le lent ressassement des consciences paysannes , ils sont le catalogue des destins qui peuvent se présenter à un homme, à une femme, surtout dans la tranche de vie qui correspond justement à la mise en forme d'un destin : la jeunesse, depuis la naissance, qui souvent porte déjà en soi un bon ou mauvais présage, jusqu'à l'éloignement de la maison, aux épreuves pour devenir adulte, puis quand on a enfin mûri pour se confirmer en tant qu'être humain. Et dans ce schéma sommaire, tout y est : la division draconienne des vivants en rois et en mendiants, mais leur parité substantielle , la persécution de l'innocent et son rachat, terme de la dialectique interne de toute vie ; l'amour qu'on rencontre avant de le connaître, puis qu'on souffre et qu'on endure comme un bonheur perdu ; notre destin commun d'être soumis à des sortilèges, c'est-à-dire d'être déterminés par des forces complexes et inconnues ; et aussi l'effort de libération et d'autodétermination entendu comme un devoir élémentaire, associé à celui de délivrer les autres, disons même l'impossibilité de se libérer seul, la libération de soi par celle des autres ; la fidélité à un engagement et la pureté du coeur comme vertus de base conduisant à la sécurité et au triomphe ; la beauté comme signe de grâce, mais qui peut se cacher sous une apparence d'humble laideur comme un corps de grenouille ; et surtout la substance unitaire de tout, hommes, bêtes, plantes, choses, l'infinie possibilité de métamorphose de tout ce qui existe. »
(Italo Calvino, "Contes populaires italiens", Tome I, Paris: Denoël, 1984.)




« Qu'il s'agisse de mythes, de formes plus ou moins fixées de littérature orale, d'exposés faits par les intéressés eux-mêmes de leur histoire et de leurs coutumes, c'est l'une des meilleures façons d'accéder par le dedans à la connaissance d'une culture… La formule de R. Linton, ''celui-là ne connaît pas sa propre culture qui n'en connaît pas d'autres'', est bien dans la ligne classique. Mais on va au-delà... Le titre d'un de ses ouvrages, The Tree of Culture, est significatif ; pour lui, le continuum culturel s'étend du commencement de l'existence humaine jusqu'à nos jours. Certes, il a connu une histoire complexe, la culture s'est fragmentée, les cultures résultantes se sont mêlées, des éléments ont été perdus, d'autres ont été trouvés. Mais la transmission culturelle doit être considérée comme un tout… La saisie de la richesse et de la diversité foisonnante de l'expérience humaine paraît de plus en plus essentielle à la formation de l'homme moderne. Elle conditionne le développement de sa réflexion sur lui-même, qui doit franchir les limites que sa tradition culturelle particulière lui imposait. Les données de l'anthropologie lui permettent d'écouter cette ''partition jamais entendue'' que constitue toute l'histoire culturelle de l'homme, de connaître toute culture plus précisément et plus complètement que ne la connaissent ceux mêmes qui la vivent. Elles l'invitent à mesurer l'étendue du possible humain. Ce n'est pas seulement l'un des luxes que peuvent s'offrir les sociétés modernes, c'est aussi ce ''supplément de culture'' qui, pour certains, leur fournirait la solution aux problèmes que pose leur propre civilisation, que le jeu de dynamismes trop vifs divise contre elle-même. »
(Paul Mercier, "Histoire de l'anthropologie", Paris : PUF, 1971.)


« Hannah Arendt adorait raconter des histoires. … Bon nombre de ces histoires étaient ce qu'on appelle des contes étiologiques.… Hannah Arendt savait qu'elle vivait dans de ‘‘sombres temps’’, une époque au cours de laquelle une longue tradition s'était effritée et éparpillée dans une vaste diaspora mentale s'étendant jusqu'aux confins de la mémoire humaine. Mais elle considérait cette rupture comme le signe de ce que les fils, les fragments de pensée, devaient être rassemblés - librement et de manière à protéger la liberté - et transformés en quelque chose de neuf, de dynamique d'illuminant. … quand le passé n'est pas transmis comme tradition, il se laisse librement approprier ; et quand cette possibilité de libre appropriation se présente de façon historique, elle devient l'occasion d'un dialogue. »
(Young-Bruehl, E., et Huston, N.,. "Les histoires de Hannah Arendt", dans Les Cahiers du GRIF, n°33, 1986 : Annah Arendt.)


« L’auteur dramatique tient ses titres de noblesse du conteur et du poète épique. La pièce de théâtre commence au conte et à l’épopée… Le théâtre est fait pour apprendre aux gens qu’il y a autre chose que ce qui se passe autour d’eux, que ce qu’ils croient voir ou entendre, qu’il y a un envers à ce qu’ils croient l’endroit des choses et des êtres, pour les révéler à eux-mêmes… Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible… Il est inutile d’opposer le romancier et l’auteur dramatique. Les relations que l’un et l’autre entretiennent avec leurs créatures n’ont pas le même caractère. Leur paternité n’est pas de même nature. … Tout ce qui est fixé et exclusif dans le roman disparaît au théâtre pour laisser aux forces spirituelles le libre jeu de leur présence et de leurs manifestations. Au théâtre, les sentiments sont libres. La scène devient le lieu de rencontre, d’évocation et de suscitation, le champ clos d’une représentation. Ici naissent et se fabriquent des êtres. Nous ne saurons jamais si ce sont eux qui nous dotent d’imagination ou s’ils sont eux-mêmes le produit de la nôtre. … Le théâtre n’est pas seulement un moyen d’écouter ou de passer le temps, c’est une occasion recherchée de préparer et de vivre sa vie avec plénitude. Le théâtre n’est pas seulement industrie ou gesticulation, il est imagination, délivrance et amour… Nous souhaitons pour notre part que l’éducation fasse, au théâtre, à l’art dramatique, la part qui lui est due et qu’il reste ce qu’il a toujours été jusqu’ici et ce qu’il doit rester : une offre, un échange d’amitié et d’amour entre les hommes. … Ainsi le théâtre rend aux hommes la tendresse humaine. »
(Jouvet, L., "Le Comédien désincarcé", Paris :Flammarion, 1954.)

« On ne peut pas accuser le rêve d'être déraisonnable si nous voulons continuer à pouvoir jouer, aimer et créer... Le groupe, lorsqu'il fonctionne comme un rêve, est un espace magique...L'écrivain, le conteur, le comédien et le cinéaste savent créer les conditions de ces perturbations spatio-temporelles pour notre plus grand plaisir, et notamment celui d'y éprouver la peur, mais ces états psychiques peuvent se développer spontanément en chacun d'entre nous...»
(René Kaës, "La polyphonie du rêve", Paris: Dunod, 2002.)




« Avant d'être fixés par l'écriture de Perrault ou des frères Grimm, les contes de tradition orale, racontés dans les veillées ou à l'occasion de fêtes collectives, constituaient un patrimoine populaire. Ils étaient la parole libre, celle que toute société, sous des formes rituelles et culturellement sanctionnées, propose aux individus vivant sous sa loi. A travers cet espace de fiction où venaient s'exprimer les conflits, les pulsions, le refoulé ou le non-dit de la réalité sociale, le conte jouait le rôle d'un régulateur de tensions. Logé dans une structure narrative stable, il était soumis à des règles, à des lois d'agencement comparables à celles des mythes ou de tout autre matériau culturel, expression de l’inconscient ethnique… Que devient aujourd'hui cette fonction de lieu social interpsychique du conte, alors qu'il est réservé aux enfants et que cette discrimination le prive de la dynamique de la vie psychique collective propre à une culture n'ayant plus rien de commun avec celle qui l'a fixé dans l'écriture… L'écriture du conte, artefact du langage, ne donne-t-elle pas déjà un signe du tarissement créateur du conte en tant que réponse spécifique à des situations socio-culturelles données et mouvantes, ainsi que d'une objectivation d'un locuteur désormais absent et marginalisé, l'enfant ? Les conséquences les plus frappantes de l'abandon progressif de la situation orale du conte sont de deux ordres : — d'ordre thématique : l'adoption des versions écrites a entraîné un rétrécissement du répertoire des contes ; — d'ordre sociologique : un destinataire unique, l'enfant, est substitué à un groupe social ou à une collectivité. Substitution qui s'assortit de modifications d'attitudes et de comportements à l'égard des catégories de pensée, des systèmes de valeurs ou de croyances privilégiés par le conte.… La tradition, enfin, faisait à l'enfant, ou à l'auditeur, l'économie d'un sentiment de culpabilité en déguisant ses pulsions ou en les projetant sur un autre que sur lui-même, alors que les nouveaux conteurs utilisent peu la pensée onirique… la part faite à l'enfant nous semble déréistique et les solutions proposées régressives, paradoxalement dans la ligne même de la société prise pour cible et complaisamment mise au pilori. »
(Reumaux, F., "L'aune du merveilleux chez les nouveaux conteurs" dans Communications, n°39, 1984 : Les avatars d'un conte)



Les illustrations sont de Paul Hercouet (1849-1888), William Heath Robinson (1872-1944), John Bauer (1882- 1918), Eleanor Vere Boyle (1825-1916) et Takeo Takei (1894-1983) / les autres images sont des représentations inspirées de traditions graphiques de plusieurs peuples africains (Niger, Cameroun, Madagascar et Mauritanie)